Les Amours imaginaires

large

Si vous me connaissez, vous savez que j’ai une grande passion pour le cinéma de Xavier Dolan… De film en film, il se réinvente et excelle dans des genres différents (thriller avec Tom à la Ferme, mélodrame avec Mommy, « comédie » avec Les Amours imaginaires).

Personnages variés, soundtracks savamment choisies, dialogues savoureux, bref, tout me plaît dans son cinéma. En plus d’être un cinéaste génial, il est lettré et… féministe !

« Les rôles de femmes sont plus intéressants et plus profonds, souvent, que les rôles d’hommes. La femme est en quête de positionnement dans la société. Cela donne des personnages tout en aspérités, qui m’inspirent dans mon écriture, ma compassion pour elles, mon besoin de les défendre, de les comprendre, de leur donner la parole, de les laisser crier leur désarroi, de tenter de leur faire gagner leurs batailles. » (source)

« Je serai toujours un cinéaste de femmes. Je pense que les hommes ont toujours eu la part belle durant toutes ces années de cinéma qui nous précèdent. [Je veux montrer] des personnages de femmes forts, intelligents, pas des femmes qui sont vues comme des objets, sexualisées, pas des victimes. » (source)

Et probablement ses meilleure citations, à propos du « dieu » Godard:

« Je n’ai pas vu son Adieu au langage, de toute manière, lui ne verra pas Mommy puisque c’est un film qui ne l’intéresse pas et dont il sait déjà tout avant de l’avoir vu. C’est ce qu’il a dit, avec toute la sagacité qu’il incarne, dans sa Suisse isolée. Historiquement, je comprends l’importance du personnage mais ce n’est pas un cinéma qui me touche ou qui m’intéresse. » (source)

« Godard ou Truffaut ? Truffaut. Parce que il y en a un qui s’amuse seul et un qui s’amuse avec nous. (…) Jamais Godard ne pourrait faire un film comme La Femme d’à côté. Jamais. Parce que, c’est trop émouvant, trop humain, trop conscient de l’importance d’accorder de l’importance à des personnages et à une histoire, plus qu’à des procédés, qu’à soi-même, ‘Ca carbure Arthur!’, ‘Alors Melchior?’ Toutes les conneries comme cela, ça m’emmerde. » (source)

Parmi les critiques les plus souvent adressées à Dolan, sa « prétention », son cinéma qui cite de nombreuses oeuvres passées et son usage de la musique, jugée trop facile, omniprésente, masquant des faiblesses narratives. Retour en vidéo sur quelques scènes marquantes du cinéma de Dolan, où la musique a une place importante. La suite ici et ici

Les Amours imaginaires : le coup de foudre de Marie et Francis pour Nicolas

Francis (Xavier Dolan) et Marie (Monia Chokri), lors d’une soirée, regardent avec envie Nicolas (Niels Schneider), danser avec sa mère Désirée (Anne Dorval). En fond, Pass this on des Knife. La scène est en deux parties: d’abord le dialogue entre les deux amis, qui ne semblent pas encore happés par la musique, puis le « coup de foudre », durant lequel ils se taisent, absorbés par une vision presque fantasmatique.

La musique n’accapare pas tout de suite l’attention du spectateur. C’est le dialogue entre Francis et Marie qui interpelle. Une opposition est établie entre la longue réplique de Marie, composée de mots cinglants, prononcés rapidement, à la limite du compréhensible et les répliques courtes mais acerbes de Francis, bien articulées et dites lentement :

– Qui est cet androïde ?

– C’est sa mère. Elle s’appelle Dééé-siii-rééée. Il me l’a présentée il y a deux secondes. Elle m’a dit que j’avais l’air d’une femme au foyer des Années 50… Elle peut bien parler avec son look de sbire du capitaine Spock. Moi, au moins, j’ai pas l’air d’une pétasse assoiffée de Manhattan désuet !

– Oui, mais ta robe est légèrement anachronique.

 – Pardon ? C’est vintage, j’te ferais remarquer.

– Je sais, mais c’est pas parce que c’est vintage que c’est beau !

Puis, un zoom arrière de la caméra et une composition symétrique du plan : les deux amis se disputent, en plein centre, entouré par deux couples de personnes qui fument et s’embrassent, créant un décalage entre leur conversation animée et l’ambiance générale de la fête.

Dans la première partie de la scène, l’attention est portée sur les deux amis, la suite se focalise sur Nicolas, nous donnant à voir le « coup de foudre » que semblent éprouver Francis et Marie. La musique des Knives est alors rendue plus importante, car elle guide les mouvements de Nicolas et de sa mère et est en partie construite sur du « mickey-mousing » – lorsque les mouvements d’un personnage sont sur le même rythme que la musique, en l’occurence ici ce sont mouvements du stroboscope qui sont au rythme du morceau. Les paroles sont équivoques et ont clair rapport avec ce qui se joue dans la scène:

« I’m in love with your brother

When you two dance
Oh what a dance » 

A cause des mouvements du stroboscope, il est difficile de bien voir Nicolas. Dolan joue justement sur cela, sur le flou qui entoure le personnage. On ne se rend pas compte, en tant que spectateur, de sa beauté. Mais Marie et Francis, eux, semblent bien le voir, d’après les gros plans sur leurs visages.

D’abord Marie, qui semble interloquée par cette vision. Puis, une alternance entre les plans de Nicolas et ceux de plusieurs statues, avec entre autre, probablement le David de Michel-Ange, qui a quelque chose d’androgyne, comme Nicolas. Le message est clair: aux yeux de Marie, la beauté de Nicolas égale celle d’une statue.

Enfin, symétriquement à Marie, on voit Francis, lui aussi fasciné par cette vision. Place à ses propres fantasmes et références artistiques: la statue est remplacée par dessins de personnes enlacées, probablement de Cocteau, qui font écho aux propres désirs charnels de Francis à l’égard de Nicolas. Rien que par ces deux références, Dolan nous fait comprendre ce qu’il se passe dans la tête de ses protagonistes. Il n’a pas besoin de les faire parler pour que l’on comprenne ce qu’il se passe dans leur esprit.

La musique participe de l’envoûtement de la scène. Outre la beauté de la photographie, de Niels Schneider, des oeuvres artistiques, c’est la bande-son qui nous emporte et nous fait comprendre l’importance de la scène dans la vie amoureuse des deux personnages. Immersive, planante, elle transporte littéralement le spectateur dans la scène et le pousse à l’identification. En somme, le spectateur, en même temps que Marie et Francis, tombe amoureux de Nicolas au rythme des Knives.

D’autres scènes musicales: Préparatifs amoureuxSoirée Nicolas et Marie – Vive La FêteRetrouvailles avec Nicolas – IndochineDispute – Fever RayDernière scène – Comet Gain

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *