Faut-il aimer Scarlett O’Hara ? (premiere partie)

 

Scarlett O’Hara est un des personnages les plus mythiques du cinéma américain, et à juste titre. Plus de 70 ans plus tard, elle continue de fasciner les critiques et les chercheurs, qui tentent de saisir son mystère. Pourquoi aime-t-on autant la détester ? Est-elle si horrible que cela ? Peut-on la qualifier de féministe avant l’heure ? En quoi est-elle une rebelle ? Ne serait-elle pas aussi un véhicule d’idées atrocement racistes et misogynes ?

En plusieurs parties, je vous propose une petite exploration de ce personnage.

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Dès le début du film, Autant en emporte le vent est un hymne au « vieux Sud », lieu de bonnes manières, de galanterie, de traditions aristocratiques, et où vivent des jeunes gens qualifiés de « knights and their ladies fair ». Le temps de l’esclavage semble également être regretté, ce qui donne une idée d’emblée du racisme du film.

La première apparition de Scarlett joue sur le décalage complet entre ces mots et sur sa propre personne: Scarlett est tout sauf une « lady ». Elle n’est pas non plus une « belle du Sud », entendue comme une jeune fille non mariée, obéissante, religieuse, morale et bien éduquée. Le réalisateur la montre d’emblée comme une jeune fille superficielle, immature, autoritaire et égocentrique, bien peu intéressée par la situation de son pays (Elle dit: « Fiddle-dee-dee! War, war, war; this war talk’s spoiling all the fun at every party this spring. I get so bored I could scream. Besides… there isn’t going to be any war » – « Taratata ! La guerre, la guerre, la guerre. Les discussions autour de la guerre empêchent tout le monde de s’amuser, en ce moment. Cela me tape sur les nerfs. Du reste… il n’y aura pas de guerre ») mais très intéressée par la vie amoureuse d’Ashley – un homme au charisme d’huître, on se demande pendant tout le film qu’est ce qu’elle lui trouve, mais enfin, c’est une autre histoire.

Dès le début, Scarlett est aussi montrée comme une jeune fille désobéissante, qui ne suit pas les convenances (elle sort sans son châle, oui, quelle provocation…) ni les ordres de mammy, sa nourrice, qui lui demande de rester dans la maison. Si ses premières rebellions ne sont guère impressionnantes, celles qui suivent le seront nettement plus.

Un peu plus tard, Scarlett est de nouveau montrée comme une rebelle, cette fois-ci par rapport aux autres filles O’Hara. Sa mère et ses soeurs prient en choeur, tandis que des pensées profanes agitent Scarlett, puisqu’elle pense à comment elle pourrait avouer son amour à Ashley.

Puis, dans une célèbre scène de préparation au déjeuner, Scarlett refuse de nouveau d’obéir au stéréotype de la belle du Sud, qui se doit d’être respectable et habillée de façon peu provocante. Elle compte, au contraire, arriver les épaules dénudées, un scandale dans l’époque antebellum. Mammy ne cesse d’énoncer des règles que Scarlett refuse délibérément. Cette fois-ci, dans la logique très raciste du film, Scarlett est montrée en opposition à Mammy: l’une est blanche, aristocrate et sensée incarnée les « valeurs » du Sud – ce en quoi elle échoue -, l’autre est noire, esclave et rustre. Mammy est assimilée à une membre de la maison, presque à une seconde mère pour Scarlett, le tout sous le regard ultra paternaliste du réalisateur, tandis que la jeune esclave, Prissy, est considérée comme une idiote. Le racisme des personnages et le système esclavagiste ne seront pointés du doigt que par Rhett Butler, un peu plus tard dans le film.

Puis, dans la suite de la scène, Mammy continue d’énoncer des règles totalement absurdes que doivent respecter les jeunes filles du Sud, comme manger avant un déjeuner en public, afin de ne pas passer pour une goinfre auprès de potentiels prétendants. Scarlett s’insurge de nouveau contre cette règle mais finit par céder.

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« Why is it a girl has to be so silly to catch a husband? » (« pourquoi une fille doit-elle être aussi sotte pour dénicher un mari ? »). Subrepticement, Scarlett dénonce les règles de l’époque. Et l’absurdité de porter un corset si serré, puisqu’elle ne va jamais get through the day without belching (ne pas roter durant la journée).

Et puis vient la fameuse scène du pique-nique chez les Wilkes:

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Ceci semble annoncer la suite du film. Par ses manigances et sa déclaration d’amour à Ashley, Scarlett va effectivement perturber la paix de cette plantation et la fin du film la punira.

A l’arrivée sur la plantation, India, la soeur d’Ashley dit à son père: « I can’t stand that Scarlett » (« Je ne supporte pas cette Scarlett »), pensée qui animera bon nombre de spectateurs au cours du film.

Le caractère de Scarlett se révèle peu à peu, puisqu’elle critique Ashley devant sa future femme, affirmant qu’il n’est jamais sincère, puis flirte ouvertement avec les prétendants de ses soeurs, Charles Hamilton et Frank Kennedy. Tout pour plaire.

Mais l’étendue de son caractère de peste est révélée dans une scène qui suit, lorsqu’elle avoue à Ashley qu’elle est amoureuse de lui. Dans sa propre plantation, alors qu’elle sait pertinemment qu’il est fiancé, et pendant qu’elle est supposée faire la sieste comme les autres « Southern belles ». Triple provocation. Une jeune fille de l’époque n’est pas supposée avouer ses sentiments et surtout pas à un homme qui va se marier.

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Ashley énonce une des caractéristiques de Scarlett, valable durant tout le film, qui l’aidera à affronter la guerre de Sécession et ses conséquences: « You have all the passion for life I lack » (Vous possédez cette passion pour la vie qui me manque). D’une jeune fille amoureuse et encline à la minauderie, Scarlett s’emporte, traite Ashley de lâche, insulte Mélanie par la même occasion, dit qu’elle le haïra jusqu’à sa mort puis lui met une énorme claque. Vivien Leigh est vraiment impressionnante dans cette scène, elle arrive à passer du langage amoureux à la haine en quelques secondes.

Après de telles scènes, on peut détester Scarlett pour sa méchanceté gratuite, mais on ne peut pas s’empêcher de la trouver drôle malgré elle et en dehors de toute bienséance et conventions. Une vraie jeune fille de l’époque antebellum ne se serait évidemment jamais comportée comme cela et c’est ce qui rend la scène si amusante et osée.

Le dialogue qui suit annonce la suite du film:

Scarlett: « Sir, You are no gentleman« 

Rhett: « And you, miss, are no lady« 

Puisque Rhett n’est pas un gentleman et Scarlett n’est pas une lady, ils sont faits pour s’entendre. Ils sont aussi pourris l’un que l’autre.

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Si la première partie du film montre Scarlett comme une horrible peste, le réalisateur cherche aussi à créer de l’empathie pour elle, notamment lorsqu’elle est filmée en train de pleurer sous l’escalier, entendant des critiques acerbes à son égard. Trop rebelle, trop en dehors des conventions et séductrice, elle n’est pas une vraie « Southern belle », le genre de jeune fille qu’on épouse, selon India. Voilà qui la rend sympathique, non ? D’emblée, le spectateur est partagé entre des sentiments contradictoires pour ce personnage et tout le film joue sur cette dichotomie.

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