Juste la fin du monde

Xavier Dolan se réinvente sans cesse. Thriller, comédie, film d’amour, drame familial… Il multiplie les genres, toujours avec brio. Cette fois-ci, le scénario est adapté d’une pièce de Jean-Luc Lagarce. Le défi était grand: l’oeuvre de Lagarce est particulièrement difficile à transposer au cinéma, avec ses longs monologues, ses répétitions, son caractère cyclique. Les personnages de la pièce se reprennent sans cesse, en reviennent toujours au même point, parlent pour meubler le vide et par peur de la confrontation. Dolan choisit de ne pas conserver le texte originel de la pièce, mais son style d’écriture, son atmosphère. Dans l’ensemble, c’est une bonne adaptation de la pièce. Il est néanmoins dommage que le texte soit si chargé en insultes, ce qui était totalement absent de la pièce.

Louis (Gaspard Ulliel) revient dans sa famille, après 12 ans d’absence, pour leur annoncer sa mort prochaine. On ne sait pas ce dont il va mourir et ce n’est pas important. Juste la fin du monde est une oeuvre sur l’impossible communication entre les êtres, les non-dits, les différends familiaux qui refont surface. Dolan montre, quasiment en temps réel, un déjeuner du dimanche où Louis doit faire face aux reproches particulièrement virulents de son frère Antoine (Vincent Cassel) et de sa mère Martine (Nathalie Baye).

Le film n’a pas l’ambition folle de Laurence Anyways, l’humour malicieux des Amours Imaginaires ou les audaces formelles de Mommy. C’est un « petit » Dolan si on peut dire. Un film au cadre restreint, un huis clos, plus sobre que d’habitude et surtout moins novateur dans son style. Ce n’est pas le meilleur film de Dolan et il ne méritait peut-être pas un prix aussi prestigieux à Cannes – Mommy n’avait eu « que » le prix du jury, à égalité avec l’insupportable Godard.

Juste la fin du monde est avant tout un film à la gloire de ses acteurs. Dolan sait diriger des comédiens. On sent qu’il leur laisse une grande liberté de jeu. Il prenait d’ailleurs un risque en choisissant ces acteurs… Le public français est très moqueur, voire même haineux vis à vis de Léa Seydoux et Marion Cotillard. Il faut dire que la première a déclaré à Cannes qu’elle venait de « l’école de la vie » (!!!!) et que la seconde a fait des incursions relativement catrastrophiques dans plusieurs films américains. Contre toute attente, elles sont très justes et sobres dans le film. Marion Cotillard joue une femme peu à l’aise en société, maladroite dans son langage mais pleine de compassion et d’humanité envers son beau-frère. Léa Seydoux joue la soeur de Louis, un brin rebelle, agressive et très attachante. Finalement, elles sont moins « hystériques » que le disaient les critiques. Dolan est, à mes yeux, l’un des rares cinéastes actuels à offrir de beaux rôles aux femmes. Dans son cinéma, les femmes sont fortes, affirmées, intéressantes. Elles ne font pas de la figuration, ne sont pas là pour mettre en valeur le héros masculin ou pour se dénuder à la moindre occasion, contrairement à 99% des films actuels…

Vincent Cassel fait du Vincent Cassel, Nathalie Baye est plus effacée qu’habituellement. Mais celui qui crève l’écran, c’est Gaspard Ulliel, pourtant dans un rôle mutique. Il parvient à transmettre énormément d’émotions rien que par son regard. C’est une des réussites du film : toucher par les non-dits, les silences. Les gros plans sur les visages des comédiens aident à se sentir proche d’eux, pris dans ce drame familial. Contrairement aux films précédents, ce n’est pas tant la musique qui emporte le spectateur, mais la puissance du jeu des acteurs.

Belle photographie, qui joue beaucoup sur le flou pour souligner les souvenirs incertains. La musique composée pour le film est très réussie également. Par contre, certains choix de chanson laissent perplexe, comme la chanson d’ouverture, Home is Where it Hurts de Camille, tout bonnement insupportable. Une autre chanson bien connue et déjà très ringarde, des années 2000, ne manquera pas de vous amuser et de vous rappeler quelques souvenirs…

Le film aborde des thèmes intéressants: la fuite du temps, la volonté de retrouver les lieux et les objets de son enfance, les querelles familiales. Mais il ne pousse pas vraiment à l’introspection ou à la réflexion, contrairement aux films précédents. Il émeut sur le coup mais ne laisse pas une forte empreinte. Il manque aussi légèrement de rythme. Certaines scènes s’éternisent (notamment une scène entre Marion Cotillard et Gaspard Ulliel).

Juste la fin du monde est un film sec, aride, qui demande une certaine concentration et un engagement émotionnel de la part de son spectateur. Son plus grand défaut est de n’être qu’un film de comédiens. Un hommage à leur talent. Il manque d’envergure, d’audace. Le cinéma de Dolan me paraît toujours plus séduisant quand il est enjoué, optimiste, audacieux et surtout québécois.

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