Get out

Des bienfaits de ne pas trop se renseigner sur un film…

Je suis allée voir Get out en pensant qu’il s’agissait d’une comédie, portant sur le racisme aux Etats-Unis. Pas sûr que le terme de « comédie » soit le plus approprié. En tout cas, j’ai bien fait de ne pas plus me renseigner sur ce film. Si je peux vous donner un conseil: ne lisez rien à son propos. Ou le moins possible.

Maintenant, pour ceux qui ont vu le film, vous pouvez continuer votre lecture…

Parler du racisme et de la vie des Noirs américains via le film d’horreur? C’est le pari réussi avec brio par Jordan Peele, pour son premier long métrage. Néanmoins, tout commence par un semblant de comédie. Chris se rend chez sa belle famille, en compagnie de sa petite amie. Le voilà chez des blancs de la côte Est, intellectuels, qui ne cessent de vouloir prouver qu’ils ne sont pas racistes, puisqu’après tout, le père de famille aurait voté pour Barack Obama une troisième fois si cela avait été possible (!!). Au fur et à mesure, les répliques désobligeantes se succèdent, la comédie s’efface quelque peu et Chris comprend qu’il risque de ne pas ressortir vivant de chez cette famille. C’est en cela que le message du film est intéressant: les racistes de Get out ne sont pas des rednecks sudistes peu éduqués mais des liberals, qui se disent ouverts d’esprit.

Dès l’arrivée de Chris et de Rose, le sous-texte racial est très clair. Les Armitage vivent dans une imposante maison au milieu d’une forêt, avec de grandes colonnes blanches. On aperçoit un jardinier noir qui travaille. Puis une femme de ménage noire. Ils ne parlent quasiment pas et semblent accaparés par leurs tâches. Références claires au Sud esclavagiste, que l’on retrouve même à l’intérieur la maison: la salle à manger, comme la façade, a clairement des allures de plantation.

Les remarques gênantes et incorrectes se multiplient, chez Dean, le père de Rose. Il appelle Chris « my man », s’exclame « I hate the way it looks. White family, black servants, total cliché » ou « It’s such a privilege to be able to experience another person’s culture. » Jordan Peele se moque de leur maladresse et du racisme sous-jacent. Mais au fur et à mesure, leurs paroles deviennent carrément grossières et insultantes. Particulièrement lors de la petite réunion familiale, durant laquelle, tout le monde parle à Chris de sa couleur de peau. On lui dit: « pensez vous qu’il y a plus de désavantages ou inconvénient à être noir aux Etats-Unis aujourd’hui? » Ou encore: “être blanc a été à la mode pendant des années. Maintenant, c’est à la mode d’être noir.” La salle riait, devant tant de bêtise. Mais le rire était jaune, très jaune, face à cette Amérique pleine de préjugés et….réaliste. Le malaise s’installait visiblement dans la salle et les rires ont fini par se taire.

Le film va beaucoup plus loin que la simple comédie, la satire ou la moquerie de ces liberals privilégiés qui voient Chris comme un intrus. C’est un film d’horreur, un film à twist, complètement barré, qui emprunte à plein de réalisateurs – Hitchcock pour ce suspense, les animaux empaillés et ce huis clos étouffant, Kubrick et Orange Mécanique pour ces scènes face au téléviseur et ce grand verre de lait, Scream, The Stepford Wives, Rosemary’s Baby... – et qui joue habilement avec les nerfs du spectateur. En première partie du film, les jump scare sont drôles, un peu lourds et on croit s’y habituer. Mais Jordan Peele déjoue les attentes et les certitudes du spectateur, avec une seconde partie terrifiante. Get Out n’est jamais là où on l’attend, jongle habilement entre les genres. Il désoriente le spectateur, par ses changements de ton et ses nombreux rebondissements. Assurément, il faudrait le revoir plusieurs fois, pour analyser le film à rebours, en prenant la « chute » en compte. Le twist est assez grand guignol et grotesque, mais sa signification est tout à fait pertinente.

Pour en venir à des considérations plus techniques:
Réalisation absolument jubilatoire. Très bien rythmé, on ne s’ennuie pas une seconde. Excellente musique, qui rend le film très anxiogène. Acteurs géniaux, particulièrement Daniel Kaluuya et Allison Williams – une des actrices de girls, parfaite dans ce rôle de grande psychopathe. Les jump scares ont très bien fonctionné dans la salle où j’étais. A la fin, tout le monde était à bout, un peu comme Chris. Cris, applaudissements, sursauts…. J’ai rarement vu une salle réagir aussi fortement face à un film. Deux scènes m’ont paru particulièrement effroyables: la toute dernière, qui n’en finit jamais – on les croit morts ? Ils sont increvables, les salauds! Et puis, cette scène glaçante, avec Georgina, en gros plans, qui ne fait pourtant que parler à Chris.

Petit budget (4.5 millions de dollars). Enorme succès (190 millions de recettes). Totalement mérité. Je me demande si le film rencontrera un engouement aussi important en France. Il me semble que de nombreuses allusions parlent bien plus au public américain qu’au public français – ce qui n’empêche pas d’apprécier le film, bien sûr. Il faut en tout cas être sensible à l’histoire et la situation actuelle des Noirs américains, pour comprendre toute la profondeur de certaines scènes. Par exemple, les scènes avec les voitures de police, la dernière surtout: Chris a agi par légitime défense, mais l’avancée de la voiture de police ne dit rien qui vaille, quand on sait à quel point ils ont la gâchette facile. Il y a aussi toutes ces références à l’esclavage, comme la partie de bingo, qui fait immédiatement penser aux ventes d’esclaves, aux « slave auctions » ou le coton qui permet l’évasion de Chris. De même pour l’image répétée du cerf, celui qu’on renverse, celui que le père veut éliminer, puis celui qui tue: le cerf représente à la fois la mère de Chris, laissée pour morte après avoir été percutée par une voiture mais Chris lui même, « Buck » désignant à la fois un chevreuil mais aussi une manière insultante de parler des Afro-Américains durant la période de la Reconstruction, après la guerre de Sécession.

Bref, voilà un film qui traite d’un sujet grave et ô combien actuel aux Etats-Unis, où les inégalités raciales sont criantes et révoltantes. Mais sans être moralisateur ou trop didactique. Quoi de mieux que de dénoncer à la fois par le rire et l’horreur ?

ommentaires on “Get out

  1. J’ai pris plaisir à lire cette critique!
    Et je n’avais pas perçu aussi finement ni le « coton émancipateur » ni le « buck is black ». Donc merci à toi!

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