Les Proies

Cela ne commençait pas très bien, pourtant. Une bande-annonce bien trop révélatrice, qui raconte déjà tout le film. Un prix à Cannes, un peu convenu a priori. Et un remake? Bref, une certaine lassitude avant même de voir ce film. A tort.

Attention, risque de spoilers ! 

Tout d’abord, Les Proies n’est pas un remake, mais une nouvelle adaptation d’un roman de Thomas P. Cullinan. Nombreux sont ceux à préférer la version de Don Siegel avec Clint Eastwood (1971). Au risque de me faire traiter d’impie, j’avoue trouver cette version particulièrement démodée. Ringarde même. Décors en carton pâte -probablement entièrement faits en studio-, costumes peu travaillés, photographie et lumières tout à fait quelconques, scénario constamment dans la surenchère et des monologues intérieurs d’un ridicule absolu. Pour couronner le tout, une vision très caricaturale de la féminité. Quant à toutes ces demoiselles du Sud, qui se jettent sur McBurney toutes les cinq minutes…Elles ne sont absolument pas crédibles, que ce soit dans le jeu ou apparence. Jugez-en par vous même:

Jo Ann Harris, Carol dans le film, semble sortie tout droit de Hair, mais certainement pas du Sud sécessionniste

Ambiance petite maison dans la prairie, plutôt que 1864 en Virginie…

LES PROIES DE SOFIA COPPOLA

« THE ART OF CASTRATION »

Ici, tout l’enjeu est de raconter cette histoire d’un point de vue féminin. L’attention est portée vers ces jeunes femmes virginales, évanescentes et… frustrées. Il en est de même pour leurs aînées. Les Proies serait en somme une variation autour du désir féminin et des dangers de sa répression. Ceci est particulièrement adapté à ce Sud patriarcal, très friand de la morale victorienne et au sein duquel les femmes étaient clairement considérées comme des pauvres petites créatures à la merci de leurs maris, bien que mises sur un piédestal en public.

Ainsi, plusieurs fois dans le film, les jeunes filles et les employées du pensionnat énoncent les codes de conduite de l’époque, les comportements respectables, en accord avec leur genre. Des règles maintes fois répétées et apprises. Par exemple, Martha (Nicole Kidman) reproche à Edwina (Kirsten Dunst) d’avoir mis une robe qui révèle trop ses épaules et la force à se couvrir d’un châle (!). On les voit aussi faire des activités considérées comme féminines : musique, broderie, cuisine. Les scènes répétées de ces activités soulignent bien une certaine lassitude.

La répression du désir est tellement forte qu’elle finit par créer d’intenses rivalités féminines. Finalement, la seule façon de revenir à la normale sera de mutiler l’homme désiré et de l’éliminer définitivement. Ainsi, le titre du film désigne John McBurney (Colin Farrell), enfermé dans cette maison, mais aussi ces femmes, victimes d’une société qui les asservit et réprime leurs passions.

Les Proies peut aussi être vu comme un film d’apprentissage. Ces jeunes femmes font leur éducation, au contact de ce soldat. Les loisirs et amusements de l’enfance – cueillette, collection d’objets, jeu avec des animaux, chants -, laissent place à la découverte du désir, une certaine prise de conscience, puis la vengeance.

SOUTHERN HOSPITALITY

Le Sud, en pleine guerre de Sécession est particulièrement bien représenté. Le premier plan du film, dans un lent travelling vertical, montre la magnifique végétation du Old South, couverte de mousse espagnole, dans la brume. Une nature folle, étouffante, inquiétante, qui, semble annoncer le destin funeste du soldat. On pourrait presque sentir la moiteur du climat, sa pesanteur.

La photographie, de Philippe Le Sourd, est magnifique – mais rien de bien étonnant, chez cette réalisatrice. Les lumières, avec ces bougies vacillantes et rayons qui filtrent à travers les arbres, mettent parfaitement en valeur l’espace, digne d’un Southern Gothic, et participent de l’angoisse qui s’installe.

Les décors sont très bien choisis et surtout, naturels, le scènes extérieures ayant été tournées à Napoleonville, en Louisiane, dans une ancienne plantation et à la Nouvelle Orléans. Les costumes semblent particulièrement réussis  – robes roses, bleues et blanches pour symboliser l’innocence et la virginité de ces femmes. Peu à peu, les épaules se dénudent et les robes deviennent tachées de sang ou agrémentées de rubans noirs (voir ci-dessous), annonçant la mort prochaine de McBurney.

La guerre n’est qu’une toile de fond, uniquement évoquée par quelques bruits de canons, hors-champ – la vraie guerre a lieu à l’intérieur et elle oppose les hommes aux femmes. Coppola fait quelques allusions au grand film sur la guerre de Sécession, Gone with the Wind – comment y échapper ? Deux plans qui se succèdent, avant un des dîners avec le soldat, rappellent inévitablement Scarlett O’Hara et ses préparatifs. De plus, Martha descendant les escaliers, arme à la main, ressemble à Scarlett dans la scène célèbre de meurtre d’un soldat de l’Union.

Les femmes ressortiront victorieuses de cette histoire, le tout dans un motif que l’on a déjà vu tant de fois. La femme fatale, mortifère, l’empoisonneuse, qui tue de sang froid. Rien d’original, mais superbement incarné par Nicole Kidman, qui fait froid dans le dos, particulièrement lors du dernier dîner. Sofia Coppola sait faire durer ces scènes, à coup de dialogues mondains et de regards cruels, avant que le piège ne se referme sur le soldat – un piège déjà annoncé précédemment dans le film, avec un gros plan sur une toile d’araignée.

La discrétion et la retenue sont de mise. Ici, point de musique intempestive. Seulement quelques morceaux de Phoenix. La tension et le suspens sont uniquement construits par les décors, les lumières et les paroles de Martha. On pourrait néanmoins reprocher au film un certain manque de rythme. Mais il a un sens: Coppola joue sur la répétition des activités et des rituels pour montrer l’ennui qui saisit ces jeunes femmes, leur lassitude. Ainsi se répètent les scènes où elles regardent à travers une longue vue, font du jardinage et vont puiser de l’eau. Cette lenteur paraît utile, puisqu’elle permet de mettre en valeur les soudaines explosions de violence.

En terme d’interprétation, Nicole Kidman se distingue, ainsi que les jeunes enfants. Kirsten Dunst est un peu fade, dans ce rôle sûrement peu flatteur. Quant à Elle Fanning, elle minaude encore plus que d’habitude, mais il faut dire qu’elle est relativement crédible en « belle du Sud », contrairement à Jo Ann Harris.

Deux images restent en tête : le regard cruel de Martha, au bout de la table, fixant McBurney, qui meurt sous ses yeux. Mais aussi ce dernier plan, filmé depuis la grille d’entrée, en zoom avant, où l’on voit les femmes sur les marches de la plantation, parfaitement immobiles. Victorieuses certes, mais toujours emprisonnées et condamnées à rester à leur place.

Quelques regrets subsistent. L’absence totale du personnage de l’esclave, enlevée, selon les dires de Coppola, car elle ne se sentait pas capable de représenter l’esclavage. Pourtant, le film de 1971 représentait intelligemment ce personnage… On ressort aussi avec l’impression que Coppola aurait pu aller un peu plus loin dans la brutalité et la perversion. Néanmoins, ce prix de la mise en scène semble tout à fait mérité…

Behind the scenes  Conférence de presse à Cannes

ommentaires on “Les Proies

  1. Merci pour ce bel article. Ton analyse est très complète et sensible ! Je n’ai pas encore vu le film mais tu m’as donné envie 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *