Les meilleures scenes d’ouverture

A Clockwork Orange, de Stanley Kubrick

Le film débute par des titres colorés, au son de « The Funeral of Queen Mary », reprise d’un morceau de Purcell, par Walter Carlos. La musique particulièrement anxiogène plonge le spectateur dans l’univers futuriste et dystopique du film. Puis vient le célèbre gros plan sur le visage d’Alex, un « droog » – un délinquant, amateur de Beethoven et d’ultra-violence, comme il le dit -, au Korova Milk Bar. Un regard caméra saisissant, inoubliable, qui traduit toute la noirceur de ce personnage. Ses yeux bleus ont une importance toute particulière dans le film et sont ici ce qui attire le plus le regard. Un sourire pervers se dessine sur ses lèvres. Tout est déjà suggéré, sur ce personnage.

Puis, lors d’un long zoom arrière, la caméra laisse entrevoir la boisson de prédilection de ces jeunes, du lait mélangé à une drogue inconnue. La caméra montre alors les coéquipiers d’Alex, amorphes et similaires à des statues, faisant ainsi écho à la décoration du bar. Ils sont impassibles, contrairement à Alex qui ne cesse de fixer le spectateur, de le prendre en otage. Lui, est au centre de l’image et le détenteur du pouvoir – du moins, pour le moment. Il s’appuie allègrement sur une des statues obscènes. Cette position semble annoncer ce qui se produira plus tard dans le film (domination des hommes envers les femmes, violences en tout genre, viols).

La voix-off ancre le film dans la subjectivité d’Alex et reprend mot pour mot les premières phrases du roman : « there was me, that is Alex, and my three droogs, that is Pete, Georgie, and Dim, and we sat in the Korova Milkbar, making our rassodocks what to do with the evening. » Ici, les mots « droogs » et « rassodock » (formé à partir du russe, voulant dire « mind » ici)  interpellent le spectateur, par leur étrangeté. Kubrick est fidèle à Anthony Burgess, l’auteur du roman, qui a inventé une nouvelle langue, le nadsat, pour cet ouvrage. Un mélange de russe et d’anglais, qui plonge le lecteur/spectateur dans l’esprit monstrueux d’Alex.

Une scène iconique, très théâtrale – tant dans le décor que dans la présentation des personnages. Assurément une des ouvertures les plus célèbres du cinéma. Une scène qui prend tout son sens si on la compare à la toute fin du film. Les premières images inoubliables d’un film traumatisant…

Mulholland Drive, de David Lynch (2001)

Attention, spoilers dans ce qui suit:

Tout commence par une danse, le jitterbug. Puis, Diane (Naomi Watts), accompagnée de ses grands parents, est montrée pour la première fois, en superposition, auréolée de gloire. Reflet de réussites passées? Ou de ses rêves de gloire?

Le plan qui suit est extrêmement important et donne une des clefs d’interprétation du film. Ici, le spectateur est amené à se mettre dans la peau de Diane. L’image est floue: elle vient de se droguer, somnole, puis se couche, comme le montre le plan qui suit. La caméra s’avance vers l’oreiller. L’allusion est claire ici: Diane s’endort. La première partie du film nous montrera son rêve. Un rêve où elle est une actrice talentueuse, nommée Betty. Un rêve où elle sauve et guérit Rita (Laura Harring), puis vit une histoire d’amour avec elle. La seconde partie du film montre la vraie vie de Diane. Elle est en fait une ratée, qui n’a jamais véritablement percé dans le milieu. Dévorée par la jalousie vis à vis de Rita/Camilla, qui a réussi à Hollywood et l’a remplacée, elle engage un tueur à gages pour la tuer…

Le rêve commence donc, avec une première image. Un zoom sur le panneau « Mulholland drive », une très longue rue à Los Angeles, mythique et fascinante, ceci étant amplifié par la superbe soundtrack d’Angelo Badalementi. Une limousine avance dans la nuit. La route, motif récurrent dans toute l’oeuvre de David Lynch, est quasiment toujours une source d’angoisse. Dès ces premières images, l’influence du film noir est perceptible. La nuit et la route sinueuse de Mulholland Drive figurent l’esprit tourmenté de Diane. Puis, admirez ce beau plan aérien sur Los Angeles, une ville sans limite, sans fin, chère à Lynch, qu’il a aussi montré sous un jour terrifiant dans Inland Empire

Suit un gros plan sur Rita, le stéréotype de la femme fatale du film noir et une digne représentante du glamour hollywoodien. Des images de thriller, entrecoupées par des plans quelques peu loufoques sur des jeunes en voiture. Puis, survient l’accident de voiture, capital dans cette partie du film. Dans son rêve et ses fantasmes, Diane imagine Camilla victime d’un accident, qui la rend amnésique. Un état de faiblesse, qui permet à Diane de se l’accaparer, de la sauver.

Une première scène sombre, où il ne se passe quasiment rien, si ce n’est le long déplacement de cette voiture. Quelques minutes mystérieuses, envoutantes, une immersion immédiate dans l’atmosphère du film, entre rêve et réalité. Les premières images d’un film marquant, le chef d’oeuvre  de Lynch…

The Tree of Life, de Terrence Malick (2011)

Sans surprise, il fallait inclure cette scène d’introduction mémorable, de mon film préféré. Ce ne sont théoriquement pas les premières images du film, puisque The Tree of life commence par une citation du livre de Job (“Where were you when I laid the foundations of the earth? . . . When the morning stars sang together and all the sons of God shouted for joy?”) et l’image d’une flamme. Puis, la première « scène » commence. Tree of life s’apparentant à une médiation philosophique, à un poème mystique, le mot « scène » ne semble pas le plus adapté…

Ce qui frappe tout d’abord, c’est le merveilleux morceau de John Taverner, Funeral Canticle, qui indique, rien que par son titre, que le film tournera autour de la mort. Puis, on voit une enfant, Mrs O’Brien petite – interprétée par Jessica Chastain, dans le film. La voilà, perdue dans la contemplation de la nature autour d’elle – une attitude récurrente tout au long du film. Des chants d’oiseaux se font entendre, tandis que la voice-over de Mrs O’Brien débute : « the nuns taught us that there are two ways through life. The way of nature, and the way of grace. »  Ces deux premières phrases, en apparence anodines, annoncent tout le conflit du film.

Suivent des plans sur la nature environnante, telle que l’enfant la perçoit. Le geste de la main de la petite fille, comme pour sentir le vent, les rayons sur soleil sur sa peau, sera repris plus tard dans le film, une fois Mrs O’Brien adulte. Jack, son fils, fait quasiment le même geste. Des échos à travers le temps, à travers les générations, qui ponctuent toute l’oeuvre.

Mrs O’Brien continue sa narration et dit: « grace doesn’t try to please itself, accepts being slighted, forgotten, disliked, accepts insults and injuries. » Le spectateur voyant ce film pour la première fois ne le comprendra peut-être pas, mais il s’agit ici d’une description de la philosophie de Mrs O’Brien. Elle est l’incarnation de la « grâce », une figure de compassion, d’amour du prochain et de spiritualité. Une femme qui effectivement, accepte les insultes et les blessures (« accepts insults and injuries »), l’autorité despotique de son mari…

Les plans sont courts, saccadés et retranscrivent à merveille les intermittences de la mémoire. Les bribes de souvenirs qui défilent, sans lien apparent entre elles. Un monologue intérieur, un flux de conscience littéralement montré à l’écran. Puis, le film bascule brusquement dans une autre temporalité, dans les années 50. Mrs O’Brien est à présent une adulte, sur une balançoire. Admirez ce mouvement de caméra génial, qui nous place littéralement dans la balançoire avec elle !

Mrs O’Brien est là, aérienne, souriante, aimante, jouant avec ces enfants. Pas vraiment humaine d’ailleurs, mais quasiment divine, et ô combien idéalisée par le cinéaste. Le plan qui suit montre le second pan du film, la force qui s’oppose à cette grâce : « the way of nature », incarnée par le père (Brad Pitt). C’est la loi du plus fort, du plus déterminé. La voix-off décrit cette seconde voie qu’empruntent certaines personnes. Celle de la violence, de la domination de l’autre. Le conflit du film est définitivement posé. La mère est la grâce, le père la nature, et le personnage principal du film, Jack, sera pris dans cette dualité. Il le dit, plus tard, dans le film « mother, father, always you wrestle inside me, always you will. » 

Des scènes familiales, d’insouciance, dans le Texas des années 50. Le paradis perdu de l’enfance. Un temps où toute la famille est réunie et où le cadet (Laramie Eppler) est toujours vivant. Des images possiblement biographiques.

Puis ce plan en contre plongée, sur un immense arbre, l’arbre de vie bien sûr. Un mouvement de caméra qu’on retrouve constamment dans le film et dans le cinéma de Malick, un élan, une aspiration vers le divin et vers ce qui nous dépasse.

« They taught us that no one who loves the way of grace ever comes to a bad end » est énoncé tandis que l’on voit le frère cadet, de dos. Ici, les images contredisent implicitement ce que la voix-off énonce. Justement, cet enfant a suivi le chemin de la « grâce », de l’appréciation de la nature, de la spiritualité, de l’art, mais est mort très jeune. Suit la scène d’annonce du décès du fils….

Cette scène dit peu par les mots mais contient toute la dynamique du film et ses thèmes principaux. La famille, les désaccords de deux parents aux visions différentes de la vie, le divin et la mort inexpliquée, injuste, révoltante de l’être cher. Des images poétiques et sidérantes de beauté, grâce à la photographie merveilleuse d’Emmanuel Lubezki….

A propos de The Tree of Life, je vous conseille cette analyse brillante du film.

 

D’autres scènes d’ouverture à voir:

Drive, MoonlightVertigo, Apocalypse Now, Blue VelvetThe Shining, 2001 A Space Odyssey, Lost HighwayBlade RunnerInside Llewyn Davis, Children of Men, The Big Lebowski, BoyhoodThe Dark KnightMad Max.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *