Les meilleurs films de Michael Haneke

Malgré ses deux palmes d’or, Michael Haneke est un réalisateur très contesté. Il y a deux semaines, une amie me disait justement qu’il était « complètement pervers » et que « jamais elle ne montrerait l’un de ses films à sa fille » – ladite fille étant âgée de 18 ans…

Son dernier film, Happy End, sorti en octobre dernier, faisait face à un très mauvais accueil de la presse qui lui reprochait de rejouer indéfiniment les mêmes thèmes : le huis clos d’une famille bourgeoise, la mise en scène du mal ordinaire qui se cristallise dans le sadisme d’une enfant ou le cynisme d’un vieux grincheux… Avec onze long métrages et deux palmes d’or (Le Ruban Blanc en 2009 et Amour en 2012), le cinéaste autrichien ne se présente plus.

Son cinéma est sans doute trop radical pour plaire à tout le monde. Difficile pour certains d’accrocher à ces personnages incapables d’exprimer leurs sentiments et de supporter la violence sourde et sournoise qui malmène le spectateur. Si je suis une hannekienne convaincue, il est vrai que certains plans peuvent sembler parfois un peu longs mais le temps cinématographique de Haneke a pour ambition de se calquer sur le temps du réel. Les silences et les plans fixes sont indispensables à l’émergence d’une certaine vérité, à l’instauration du malaise. Michael Haneke manie avec génie l’ellipse et le hors champ (je pense à la scène de Benny’s video dans lequel on ne voit rien mais on entend tout) Il n’y a généralement aucune bande sonore (la musique n’est qu’une musique de source : radio, télé, personnage qui joue du piano…) et le fragment fait partie intégrale du cinéma de Haneke, notamment dans sa « trilogie de la glaciation émotionnelle ».

Il est difficile de rester insensible aux films de Haneke. Ils touchent à ce que l’humanité à de plus intime, explorent la souffrance sous toute ses formes mais aussi sont aussi parfois emplis d’une infinie douceur. Je pense par exemple à cette scène sublime du Ruban Blanc dans lequel un petit garçon, Martin (Leonard Proxauf) interroge sa grande soeur au sujet de la mort… Ou à ces échanges de regards bouleversants tout au long du film Amour.

Mais il est vrai que la violence l’emporte généralement sur la douceur. Néanmoins, cette violence n’est jamais gratuite. Si Michael Haneke est considéré comme un « cinéphilosophe » (« Le cinéma est une pensée qui prend forme autant qu’une forme qui permet de penser », Godard) au même titre que les frères Dardenne ou Ingmar Bergman, il se comporte surtout comme un véritable légiste des rapports humains. Il ne cherche jamais à enjoliver le tragique, il est dans l’être et il force à penser. Ce qui fait la grande force de Haneke c’est de toujours laisser le spectateur dans le doute (je pense à la discussion inaudible à la fin de Caché, aux énigmes non résolues dans le Ruban Blanc, la fin de Amour…), de l’amener à réfléchir et à prendre de la distance avec ce qui est montré.

Si vous êtes passés à côté des films de Michael Haneke, il est encore temps de se rattraper, j’ai donc réalisé une petite sélection de ce qui représente, pour moi, quelques unes de ses meilleures réalisations. A l’exception du Temps du loup, l’ensemble de ses films mérite un visionnage.

Amour (2012)

Le film qui m’a fait m’intéresser à l’ensemble de la filmographie de Michael Haneke ! C’est sans doute son film le plus humain, celui qui permet une véritable identification avec ses personnages. Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva sont fabuleux.

George et Anne – prénoms de tous les personnages principaux des films de Haneke – sont tous deux professeurs de musique à la retraite. Ils ont une fille, Eva – prénom qui revient aussi inlassablement dans les films de Haneke – qui vit en Angleterre. Un jour, Anne est victime d’une attaque cérébrale. Lorsqu’elle revient chez elle, elle est hémiplégique. Dans le huis clos de leur appartement bourgeois, l’amour de ce couple va être mis à rude épreuve.

Je vous déconseille de regarder Amour seul un dimanche soir de déprime – ce conseil vaut pour tous les films de Michael Haneke, cela dit. Votre vision de la maladie et de la vieillesse ne sera plus jamais la même après ce film. Impossible de ne pas se dire que c’est ce qui nous attend : à nos parents, à nos proches, à nous.

Pourtant, malgré l’horreur de la maladie, rien n’est dramatisé ni enjolivé. Haneke rejette tout sentimentalisme. L’émotion nous est livrée brute, et on se la prend en plein visage. En dépit de la maladie, le lien amoureux résiste, se réinvente à travers les mots et les gestes. La teinte de l’appartement devient de plus en plus grise/verte à mesure que la maladie progresse. Les plans se répètent, tout comme les gestes cadrés depuis le même endroit. Une succession d’ellipses, de vides, de hors champ, de gros plans nous entrainent vers l’issue que l’on connaît dès la première scène. Les regards, le tremblement de la peau des acteurs, et puis les impromptus de Schubert, les bagatelles de Beethoven… De la beauté pure. Et puis la violence, toujours et encore : l’aide ménagère qui brosse brutalement les cheveux d’Anne en lui disant qu’elle va être belle et que tout le monde va l’admirer, la gifle de Trintignant qui l’oblige à boire, ses gémissements plaintifs (« mal mal mal… ») sous la douche… La série de plans sur l’appartement désert nous fait comprendre que tout peut disparaître.

 Le 7ème continent (1988)

Une immense claque. Le genre de film auquel on repense plusieurs jours après l’avoir vu. Pendant plus de deux heures, et sur trois années (1987, 1988 et 1989), nous suivons le quotidien d’une famille autrichienne : les parents et leur fille, Eva. Les mêmes scènes répétées (le lavage de voiture), les même gestes (mettre ses pantoufles, poser la nourriture du petit déjeuner sur la table, plan sur la voiture qui sort du garage, plan sur la voiture qui rentre dans le garage…) et les lettres destinées aux parents du père de famille qui se succèdent… Malgré leur statut social, leur travail, leur vie de famille : la routine emporte tout sur son passage. Une routine qui fait d’eux des robots dont les têtes sont coupées dans de nombreux plans (aucun visage n’apparaît pendant 8 minutes dès la première partie), une routine qui les éteint totalement, qui les réifie chaque jour un peu plus. Impossible de ne pas se demander s’ils ont été un jour heureux et enjoués. Seule Eva fait preuve d’humanité, voulant sauver ses poissons ou en mentant à la maitresse – comme pour réveiller ses parents de leur léthargie, avant de capituler elle-même.

Aucun cri, aucune larme – même lors de la scène de destruction qui aurait pourtant pu être une scène de délivrance -, aucune sensualité. Juste cette spirale qui nous engloutit, tout comme les toilettes avalent les billets de banque ; juste les bruits du quotidien en arrière fond : le froissement des couvertures, le bruit des couverts, la radio, les travaux dans la rue, les bruits de bouche quand ils mangent…

La fin suscite l’incompréhension la plus totale et nous invite à nous questionner sur le choix des parents vis à vis de leur enfant, sur le courage ou la faiblesse de leurs actes, mais surtout sur notre propre vie, sur la société capitaliste, sur la routine d’un quotidien parfois étouffant… Il s’agit du premier film de la trilogie de la « glaciation émotionnelle », inspiré, comme les autres, par un fait divers. Haneke a mis quatre semaines pour l’écrire après avoir lu une histoire dans un journal. Encore une fois, comme Haneke lui-même le prescrit : « c’est au spectateur de trouver ses propres réponses ».

Funny Games (1997)

Haneke a reconnu avoir davantage de respect pour les spectateurs qui sortaient de la salle avant la fin de Funny Games plutôt que pour ceux qui choisissaient de poursuivre le visionnage du film.

Racontage de vie (encore – vous m’excuserez) : la première fois que j’ai vu ce film, je devais avoir 17 ans. Mon copain avait absolument voulu me le montrer, sachant que la veille il m’avait fait découvrir Orange Mécanique (oui, il tenait à me faire voire des films au sommet du romantisme). C’est donc déjà à moitié traumatisée de la veille que j’appréhendais la version américaine de Funny Games – qui date de 2007, soit 10 ans après l’original- et j’ai bien été traumatisée à nouveau. Sur le coup, j’ai détesté ces deux films. Je déteste la représentation de la violence gratuite, j’ai besoin qu’il y ait une raison psychologique à la violence et pas simplement l’hypothétique raison de la névrose. Pourtant, même si Funny Games aborde le thème de cette violence gratuite qui ne s’explique pas par la raison – ou en tout cas qui ne s’explique pas par une forme de logique, de psychologie des personnages-, il est bien plus que de la simple facilité : il permet de s’interroger justement sur ce qui ne s’explique pas, sur une forme de déterminisme – le petit Michael a fait des études de philo, ne l’oublions pas. Il dénonce la violence par la violence.

Impossible de s’ennuyer un instant en regardant Funny Games. Contrairement aux autres films de Haneke qui sont construits sur des longueurs nécessaires, il y a de l’action. Le jeu ne s’arrête jamais. Tout au long du film, Paul et Peter (qui portent des noms à forte connotation religieuse, notons-le) torturent la famille. Pourquoi ? On ne sait pas. On ne le saura jamais. C’est au spectateur, encore une fois, de se demander ce qui peut pousser deux jeunes hommes à un tel vice. Bref, il faut sans doute être un peu masochiste pour regarder ce film mais pourtant rien n’est vraiment montré, tout est suggéré. Rien de gore ou de répugnant. Juste un malaise permanent qui se renforce au fur et à mesure.

Si j’ai aimé Funny Games ce n’est pas spécialement par goût du sadisme, mais c’est plutôt parce que c’est le film dans lequel le spectateur est le plus pris à parti, jusqu’à être interpellé par Paul face caméra. Le spectateur devient le complice des actes de Peter et Paul. La frontière entre la fiction et la réalité se brouille et se cristallise dans le plan final….

 

J’aurais pu ajouter Caché ou Le Ruban Blanc à ce top… Beaucoup de ses films sont de véritables pépites. En tout cas j’espère que cette petite sélection vous aura donné envie de découvrir davantage le cinéma de Michael Haneke, et merci à Claire de m’avoir proposé cette modeste contribution !

Sara B.

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