Jusqu’a la Garde

Allant voir en moyenne six à sept films par mois (et oui !), il est de plus en plus rare que je sois véritablement emportée, saisie par un film. Mais Jusqu’à la Garde de Xavier Legrand est assurément le meilleur film français que j’ai pu voir ces six derniers mois….

Les critiques dithyrambiques dans la presse et ses prix à la Mostra de Venise m’ont convaincue d’aller le voir. La bande annonce n’était pas particulièrement vendeuse, pourtant, mais avait l’avantage de ne pas révéler le véritable sujet du film. On s’attend à un scénario portant sur la garde d’un enfant, sur une bataille entre une mère et un père. Ce n’est pas le coeur du film. Jusqu’à la Garde est un drame familial et psychologique, teinté de thriller, qui vous clouera à votre siège une heure et demie durant. Ne lisez pas trop sur ce film, au risque de vous gâcher l’effet de surprise. Allez le voir.

Spoilers, attention !

Le film commence par une scène d’environ quinze minutes, éprouvante et très crédible, dans le bureau d’une juge. On se croirait presque dans un documentaire. Miriam et Antoine se disputent la garde de leur enfant, Julien. Ils s’affrontent par le biais de leurs avocates. Miriam accuse Antoine de violences conjugales. Mais, au début du film, on est encore en droit de douter de sa parole, car, comme le dit l’avocate de l’ex mari, il n’y a pas de « preuves » à ce sujet. Le réalisateur nous place littéralement dans la peau de la juge. Qui a tort, qui a raison ? La mère a-t-elle effectivement subi des violences par le passé ?

Ces questions restent en suspens et le film va peu à peu y répondre, en nous dévoilant la véritable personnalité d’Antoine. Jusqu’à la Garde prend son temps, en nous montrant diverses scènes de conflits interposés entre les ex-conjoints, que leur enfant subit. L’angoisse monte progressivement chez le spectateur, face au comportement d’Antoine. De père aimant, qui a l’air sincère dans son voeu de passer du temps avec son fils, il se révèle progressivement manipulateur et violent. Une violence psychologique d’abord, quand on le voit faire du chantage à son fils. Puis, lors d’une scène de déjeuner chez ses parents – un petit chef d’oeuvre de tension qui éclate – on se rend compte que cet homme est souvent en proie à des accès de colère et peut devenir dangereux. L’angoisse naît rapidement au cours du film, dans une série de lieux clos étouffants, où même l’appartement familial n’est plus un espace sûr.

Tout le film va crescendo dans la violence et culmine dans un final terrifiantLa mise en scène de Xavier Legrand est brillante. D’apparence simple et presque invisible. Mais tout est millimétré, extrêmement méticuleux. Jamais d’effets tape à l’oeil, de pathos, tout repose sur des jeux de regards, des silences, des non-dits. Et quel sens du cadrage ! Je pense notamment à cette scène de chantage affectif, dans la voiture, entre Antoine et Julien. La tête de l’enfant occupe une infime partie du cadre, en bas à gauche, comme pour signifier qu’il n’a aucun pouvoir, tandis que son père la majeure partie du cadre. Bien qu’il ne soit plus avec sa femme, il conserve son emprise sur toute la famille et le cinéaste le montre avec une grande finesse.

La menace que représente Antoine est partout dans le film, mais distillée petit à petit. On la ressent quand il marche avec son fils et le tient fermement par le cou. Quand il étreint son ex-femme, mais l’étouffe à la fois. Ou lors d’un plan séquence fascinant, durant la soirée d’anniversaire de Joséphine. La musique recouvre tous les dialogues du film mais on comprend très vite que quelque chose ne va pas. Que la présence d’Antoine, pourtant hors champ, pèse sur toute la famille et qu’il peut surgir dans le cadre, à n’importe quel moment. Une des grandes scènes anxiogènes de Jusqu’à la Garde, qui se termine par une altercation terrible entre Miriam et Antoine.

La scène de fin est la plus impressionnante du film. Cette « home invasion » rappelle immédiatement la célèbre scène de Shining – la porte qu’on détruit, le repli dans la salle de bain, la mère et son enfant qu’on attaque. Mais Xavier Legrand n’a pas besoin de beaucoup d’effets pour créer la terreur. D’ailleurs, il n’utilise aucune musique dans cette scène – comme dans le reste du film ! La peur naît de l’obscurité, du silence pesant puis de bruits dans la cage d’escalier, que l’enfant et sa mère entendent. Une scène terrifiante, car interminable et très réaliste. Antoine n’est pas un psychopathe de film d’horreur, mais un pervers narcissique, le genre de personnalité que n’importe qui peut être amené à croiser dans sa vie.

L’interprétation des comédiens est extraordinaire, dans des rôles manifestement très difficiles à jouer. Denis Ménochet en tête, qui incarne ce père avec une grande subtilité et ne sombre jamais dans la caricature. Il provoque même l’empathie, à de rares moments. Le film n’est pas manichéen et c’est là l’une de ses grandes qualités. Léa Drucker est également impressionnante, mère courageuse, toujours prête à défendre son fils. On retiendra aussi l’interprétation incroyable du jeune Thomas Gloria, tout en rage contenue et visage fermé. Il est bouleversant, quand il craque, face aux manipulations de son père. Ou quand il cherche à le fuir. Le personnage le plus émouvant de l’oeuvre.

Jusqu’à la Garde est un film immersif, bourré de suspens, qui vous tord littéralement l’estomac et vous hante plusieurs jours après le visionnage. Une oeuvre engagée aussi, sur les violences conjugales, sujet peu abordé au cinéma. Notons que c’est le premier long métrage de Xavier Legrand, ce qui le rend d’autant plus saisissant… Voir ce genre de film me redonne foi en le cinéma français.

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