I, Tonya

En cette période pré-Oscars, on entend beaucoup parler de I, Tonya de Craig Gillespie, vanté pour l’interprétation d’Allison Janney. Un biopic tout sauf traditionnel sur une patineuse très célèbre aux Etats-Unis, Tonya Harding, soupçonnée d’avoir commandité l’agression de sa rivale de l’époque, Nancy Kerrigan. Les médias ont tôt fait de vilipender Tonya, la « trailer trash », et de l’opposer à Nancy Kerrigan, jeune fille modèle, chérie par les Américains. Le film semble avoir été fait pour réhabiliter Tonya et montrer une image plus nuancée de la patineuse. 

Ne soyez pas inquiet si le patinage ne vous intéresse pas. Ce n’est pas le vrai sujet du film. Il porte plutôt sur une trajectoire de femme, brisée par une mère et un mari abusifs. Elle connaît la gloire, quand elle devient la première patineuse américaine à réaliser un triple axel mais sa chute est sévère. Un rise and fall à l’Américaine, qui sera aussi incarné par OJ Simpson juste après l’affaire Harding / Kerrigan. On l’aperçoit d’ailleurs, à la télévision, dans le film. Une affaire médiatique en chasse une autre…

Risque de spoilers dans ce qui suit…

L’originalité de I, Tonya réside dans sa construction. Il ne s’agit pas de faire un biopic classique, qui suivrait Tonya linéairement, de l’enfance jusqu’à ses premiers exploits. Le film est construit comme un faux documentaire, avec des interviews des différents protagonistes, qui s’adressent donc directement au spectateur. Des allers retours constants entre le passé et le présent des interviews, créant un décalage souvent comique. Ce que les personnages disent est régulièrement contredit par les images. Par exemple, Tonya affirme être tombée à cause d’un patin abîmé, mais les images qui suivent montrent qu’elle avait pris du poids et ceci peut expliquer sa chute. Cette construction originale rend le film très rythmé et divertissant. Il est aussi servi par une superbe soundtrack, Supertramp et Dire Straits en tête.

Les personnages s’adressent au spectateur en plein milieu d’une scène, brisent allègrement le quatrième mur et  interpellent directement celui qui les regarde, notamment avant la séquence fatidique, l’agression de Nancy. Tonya dit, avec véhémence, avant la scène: « C’est ça que vous attendez ! », comme pour confronter le spectateur à ses instincts les plus primaires et à son voyeurisme.

La scène de l’agression est d’ailleurs une des plus réussies du film. Très fidèle aux images tournées ce jour là, c’est aussi un hommage clair aux frères Coen. L’agresseur, joué par Bobby Cannavale, est un idiot complet et sa fuite est particulièrement comique. On retrouve ceci dans tout le film: la plupart des événements montrés à l’écran sont graves, mais toujours traités avec un humour noir et un profond cynisme.

Il y a d’ailleurs quelque chose de dérangeant, dans cette ironie et ce comique perpétuel. Notamment lors des scènes de violence conjugales, avec leur montage rapide et musique entraînante. La violence est banalisée. Il est dommage qu’un film par ailleurs très intelligent et bien réalisé se permettent de traiter un tel sujet avec une pareille légèreté.

Les passages les plus émouvants du film sont ceux entre LaVona et Tonya. Allison Janney est saisissante, en mère tyrannique et toxique, qui reporte ses désirs sur sa fille et la contraint à commencer le patin à 3 ans. Plusieurs moments d’une violence absolue restent en mémoire : quand elle lance un couteau sur sa fille (!), la dispute dans le dinner, puis quand la mère vient faire amende honorable pour mieux piéger sa fille.

Margot Robbie, trop souvent cantonnée à un rôle de potiche, a ici l’occasion de montrer l’étendue de son talent – elle n’est guère crédible, par contre, quand elle dit avoir 15 ans ! On se prend d’affection pour son personnage, face à ses échecs et à la maltraitance dont elle est la victime. Difficile de ne pas être ému par la scène, durant laquelle, tel un clown triste, elle se maquille, tente de rester digne mais est au bord de l’implosion. Un beau personnage, aux multiples facettes, qui  nous interroge sur les normes et critiques ridicules dans le milieu du patinage. Les juges de la compétition la trouvent trop vulgaire, avec ses tenues cousues par elle-même, son langage de charretier et ses choix de musique douteux. Ils la poussent même, indirectement, à se remettre en couple avec son bourreau, pour donner au public ce qu’il attend: l’image d’une famille américaine modèle.

Margot Robbie a appris à patiner pour le rôle mais est bien sûr doublée par des patineuses professionnelles. Le travail sur les scènes de compétition est impressionnant. Elles sont reproduites quasiment à l’identique, par exemple la séquence du triple axel ou les JO d’Albertville. Il est par contre dommage que les images de synthèse ne soient pas toujours bien réalisées et fassent parfois sortir du film…

Margot Robbie et la « vraie » Tonya Harding

Aux côtés de Margot Robbie, une pléiade d’excellents acteurs. Paul Walter Hauser est parfait dans le rôle du garde du corps bêta de Tonya et ressemble à s’y méprendre au vrai personnage, Shawn Eckhardt. On remarquera quand même qu’il s’agit d’un casting particulièrement flatteur, Margot Robbie et Sebastian Stan en tête….

I, Tonya est un film réaliste et bien documenté. L’ambiance des années 90 est retranscrite à merveille, avec des décors, costumes et coiffures improbables et kitsch à souhait. Les sous-titres semblaient aussi dater des années 90, d’ailleurs. Un des personnage dit : « what the hell is that? » et ceci est traduit par « qu’est ce que ce binz ? » ….

Bref, une oeuvre réjouissante et irrévérencieuse, sur un personnage peu connu en France et qui offre également une vision désabusée des Etats-Unis. J’espère que ce film rencontrera le succès qu’il mérite.

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