Joker

Todd Phillips, le réalisateur de Very Bad Trip, aux commandes de Joker ? Il y avait de quoi avoir très peur. Mais, partout, les critiques et les réactions diverses étaient dithyrambiques. Journaux, spectateurs, critiques en tout genre vantaient les mérites du film et le qualifiaient de chef d’oeuvre. C’était le meilleur moyen d’être déçu, quand l’oeuvre ne répond pas aux immenses attentes que l’on s’en fait.

Force est de constater que Joker mérite amplement les louanges et particulièrement Joaquin Phoenix, acteur qui a toujours été fabuleux, dans tous ses films. Il atteint ici des sommets.

Joker raconte l’histoire d’Arthur Fleck, sa folie grandissante et son parcours meurtrier. Ce n’est pas un film d’action. Vous n’y verrez pas une déferlante de CGI (computer-generated imagery) comme chez Marvel. Le film prend son temps, plante le décor, explore la vie du personnage et son milieu. C’est avant tout un film psychologique, un drame, avec un discours politique assumé.

Joker pourra tout à fait plaire à ceux et celles qui n’aiment pas particulièrement les comics et qui ne connaissent pas ce personnage. Contrairement à tous les films de « super-héros » dont Marvel et DC nous abreuvent depuis des années, Joker est une vraie proposition de cinéma – et d’ailleurs, ce n’est pas un film de super-héros. Il y a une réelle volonté artistique dans ce film. Le désir de créer des beaux plans mémorables, comme ces superbes plans d’ensemble de Gotham / New York, ces contre-plongées en bas des escaliers, ces ruelles glauques et peu éclairées, ces avenues pleines de bars crasseux et de néons. Il y a une immersion totale dans ce film, dans ce New York sale et bruyant, avec ses métros bringuebalants, ces rues jonchées d’ordures, ces personnages errants.

L’influence de Scorsese est indéniable et le choix de faire jouer Robert De Niro dans ce film n’est pas anodin. Néanmoins, le réalisateur ne singe pas, n’imite pas, mais offre une oeuvre originale, avec son identité propre. De nombreux plans restent en tête après le visionnage, et cela n’est pas si fréquent au cinéma, de nos jours…

Spoilers dans le paragraphe qui suit

Difficile d’oublier le Joker sur le toit de la voiture, au milieu de la foule et du chaos. Ces regards caméra. Cette superbe descente dans les escaliers, où il n’est plus recroquevillé sur lui-même, faible et triste mais fier, dansant, magnétique, dans son costume flamboyant. Et puis, cette fantastique scène du talk-show, marquante à souhait. Le film regorge de scènes toutes plus iconiques les unes que les autres, grâce au génie de Joaquin Phoenix.

Fin des spoilers

Todd Phillips n’y va pas de main morte, avec de nombreux ralentis, travelings latéraux, musique tonitruante. Mais tout est savamment dosé, entre moments d’accalmie et scènes dramatiques. Tout le film vous plonge dans une atmosphère anxiogène et pesante, portée par l’immense Joaquin Phoenix.

Joaquin Phoenix est un des meilleurs acteurs actuels. Il peut tout jouer. Ici, on le découvre maigre, psychotique, angoissant à souhait. Mais il danse, il a le pas léger, se contorsionne et dote le film de quelques rares moments de grâce, comme lors d’une scène dans des toilettes, étonnamment belle et poétique. A la fois répugnant, effrayant et d’un charisme fou, il électrise l’écran, vous happe totalement dans le film. On s’attache à ce personnage, tout en le trouvant immoral et monstrueux, ce qui est la force du film. Nous confronter, nous spectateurs, à ces sentiments contradictoires envers un personnage qu’on aime et hait à la fois. Voire même un personnage en lequel on se reconnaît. Phoenix dote le Joker d’une vraie profondeur, lui conférant une dimension universelle.

Bien sûr, il aura tous les prix et ce sera mérité. On le sent investi dans le rôle, totalement transfiguré, entre humain et monstre.

Toutes les comparaisons avec les Joker du passé et particulièrement la version d’Heath Ledger n’ont, à mon sens, pas lieu d’être. Ces films sont très différents les uns des autres, chacun a son identité propre. Ne nous lançons pas dans de vaines comparaisons de type « Heath Ledger était meilleur ». Chaque réalisateur offre sa vision du personnage. Ici, on retiendra particulièrement la dimension sociale de l’oeuvre.

Le message politique du film est clair. La rébellion des opprimés, de ceux qu’on oublie, qu’on choisit de ne pas voir, dont on ne s’occupe pas. Il y a évidemment un commentaire sur l’Amérique contemporaine, notamment lorsque l’assistante sociale dit au Joker que le service va fermer. Ce à quoi il répond « Comment aurais-je mes médicaments? » Pas de réponse à cet appel. C’est l’Amérique des déshérités qu’on nous présente, des laissés-pour-compte, où les inégalités entre riches et pauvres sont criantes, où les banques, les médias et les politiciens font la loi. L’Amérique où on n’aide pas ceux qui souffrent. Pire, on se moque d’eux, on les tourne en dérision, tel le Joker dans ce film. On donne ainsi naissance à des monstres.

J’espère que ce film aura un grand succès. Qu’il détrônera les Avengers Endgame et autres. Il est si rare de voir des films de grands studios avec une telle ambition.

J’espère aussi qu’il n’y aura pas de suite à ce film. Ce serait le dénaturer que d’en faire une.

Et, sur ce…. All hail King Phoenix !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *